Organisation terroriste. Les Frères Musulmans ont été officiellement classés comme « organisation terroriste » par décret royal du ministère de l'Intérieur saoudien le 7 mars 2014. Cette classification interdit toute forme d'appartenance, de soutien financier ou moral, ainsi que la promotion de la confrérie sur le territoire saoudien.
La relation entre l'Arabie Saoudite et les Frères Musulmans (FM) est historiquement complexe et ambivalente. Dans les années 1950 et 1960, le Royaume a accueilli de nombreux cadres fréristes, notamment égyptiens, fuyant la répression du président Gamal Abdel Nasser. Ces figures ont joué un rôle significatif dans le système éducatif et religieux saoudien, contribuant à la diffusion d'une idéologie islamiste politique, bien que distincte du wahhabisme officiel. Cette alliance de circonstance a permis à l'Arabie Saoudite de contrer le nationalisme arabe laïc de Nasser. Cependant, des tensions sont apparues dès les années 1990, notamment après la Guerre du Golfe de 1990-1991, lorsque les Frères Musulmans ont critiqué la présence de troupes américaines sur le sol saoudien. La rupture définitive et le durcissement de la politique saoudienne se sont accélérés avec les Printemps Arabes de 2011. L'accession au pouvoir des Frères Musulmans en Égypte en 2012 a été perçue par Riyad comme une menace existentielle pour les monarchies du Golfe, car elle promouvait un modèle d'islam politique susceptible de contester l'autorité des familles régnantes. Sous l'impulsion du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), le Royaume a opéré un virage idéologique, privilégiant un « islam d'État » apolitique et centré sur la loyauté au pouvoir, marquant une rupture nette avec l'héritage frériste.
L'Arabie Saoudite a déployé un ensemble de mesures multidimensionnelles (juridiques, sécuritaires, politiques et diplomatiques) pour lutter contre les Frères Musulmans.
1. Mesures Juridiques et Législatives :
- Classification Terroriste (7 mars 2014) : Le décret royal a classé les Frères Musulmans comme « organisation terroriste », une décision qui criminalise de facto toute affiliation, soutien ou sympathie envers la confrérie.
- Lois Anti-Terrorisme : Cette classification a été intégrée dans le cadre des lois anti-terrorisme saoudiennes, permettant de poursuivre en justice toute personne qui « appuiera moralement ou financièrement » les organisations incriminées, « exprimera ses sympathies » à leur égard ou fera leur « promotion à travers les médias ou les réseaux sociaux ». Les peines peuvent aller de trois à vingt ans de prison.
- Interdiction d'Activité Politique : Le décret de 2014 a également interdit toute activité partisane, les appels à manifester, les sit-in et les rassemblements, visant directement la nature politique et mobilisatrice des Frères Musulmans.
2. Actions Sécuritaires et Répression :
- Purge des Réseaux : Le Royaume a mené une purge systématique des réseaux fréristes au sein des institutions religieuses, éducatives et des médias. Des centaines de prédicateurs, d'universitaires et de personnalités publiques soupçonnées de liens avec la confrérie ont été arrêtés, jugés et emprisonnés.
- Contrôle du Champ Religieux : Le gouvernement a renforcé le contrôle sur les mosquées et les œuvres de charité, traditionnellement des lieux d'implantation des FM, pour s'assurer qu'elles ne servent pas de plateformes de mobilisation politique.
- Rappel des Combattants : Au début de 2014, Riyad a donné un ultimatum aux Saoudiens combattant à l'étranger (notamment en Syrie) pour qu'ils rentrent au pays, menaçant de peines de prison ceux qui continueraient de faire partie de « groupes terroristes », une mesure visant à prévenir le retour de Saoudiens radicalisés, potentiellement influencés par des groupes proches des FM.
3. Stratégies Politiques et Diplomatiques :
- Guerre Idéologique : L'Arabie Saoudite, sous MBS, promeut un « islam d'État » centré sur la loyauté au souverain et la modernisation autoritaire, s'opposant frontalement à l'islam politique des FM. Cette stratégie vise à délégitimer l'idéologie frériste comme une menace à la stabilité.
- Offensive Médiatique et Financement : Le Royaume, souvent en coordination avec les Émirats Arabes Unis et l'Égypte, a financé des campagnes médiatiques et des centres de recherche internationaux pour imposer le récit selon lequel les Frères Musulmans sont une organisation terroriste. Des chaînes transnationales comme Al-Arabiya participent activement à cette « guerre des récits ».
- Pression Régionale : La stratégie a culminé avec le blocus du Qatar (2017-2021), accusé de soutenir la confrérie, illustrant la volonté de Riyad d'utiliser son poids économique et diplomatique pour isoler les soutiens régionaux des FM. Le Royaume a également exercé une pression sur d'autres pays arabes pour qu'ils adoptent une position similaire.
L'impact des mesures saoudiennes est significatif, conduisant à une marginalisation et une criminalisation quasi totales de la mouvance frériste sur le territoire. La classification comme organisation terroriste en 2014 a fourni le cadre légal pour une purge systématique des réseaux d'influence. L'efficacité est particulièrement visible dans la sphère publique : les prédicateurs et universitaires associés aux FM ont été écartés, les programmes scolaires ont été révisés pour éliminer toute trace d'idéologie politique islamiste, et le contrôle étatique sur les institutions religieuses (mosquées, œuvres de charité) est devenu omniprésent. Cette stratégie a réussi à neutraliser la menace politique interne que représentait la capacité des FM à mobiliser la société civile. Cependant, l'efficacité de cette approche est sujette à critique. D'une part, l'analyse critique de Sarah ben Néfissa suggère que cette répression, en ciblant l'islam politique, pourrait involontairement alimenter de nouvelles formes de radicalisation en poussant l'opposition dans la clandestinité. D'autre part, la stratégie diplomatique, notamment le blocus du Qatar, n'a pas réussi à éradiquer l'influence des FM dans la région, mais a plutôt conduit à une fragmentation des alliances. En fin de compte, si l'Arabie Saoudite a réussi à éradiquer l'influence des FM sur son sol et à imposer son récit dans la région, l'impact à long terme sur la stabilité idéologique et la prévention de l'extrémisme reste une question ouverte, car la stratégie est perçue comme une stratégie de consolidation autoritaire plutôt qu'une lutte purement idéologique.
La période 2020-2025 a été marquée par une consolidation de la ligne dure anti-Frères Musulmans, tempérée par des évolutions diplomatiques régionales.
- 2020-2021 : Poursuite de la répression interne. Les autorités saoudiennes ont continué d'arrêter des individus accusés de liens avec la confrérie. En septembre 2020, le procureur général a annoncé l'arrestation de 207 personnes, dont des prédicateurs et des universitaires, pour des accusations liées au terrorisme et à l'appartenance à des groupes interdits, visant indirectement les réseaux fréristes.
- Mars 2021 : Confirmation de la classification. Le ministère de l'Intérieur a réitéré la classification des Frères Musulmans comme organisation terroriste, soulignant que l'appartenance ou le soutien à la confrérie restait un crime passible de lourdes peines.
- 2021-2022 : Fin du blocus du Qatar. Le dégel des relations avec le Qatar, formalisé par l'accord d'Al-Ula en janvier 2021, a marqué un changement dans la stratégie diplomatique régionale. Bien que l'Arabie Saoudite n'ait pas renoncé à sa position anti-FM, cette réconciliation a permis une désescalade des tensions, le Qatar ayant été le principal soutien régional de la confrérie.
- 2023-2025 : Normalisation et pragmatisme. Le Royaume a continué de se concentrer sur la purge idéologique interne et la promotion d'un islam modéré dans le cadre de la Vision 2030. Simultanément, des signes de pragmatisme diplomatique sont apparus, notamment dans le contexte du rapprochement avec la Turquie (qui a hébergé des figures fréristes) et de la gestion des conflits régionaux, indiquant que la lutte contre les FM est désormais intégrée à une stratégie de politique étrangère plus large et moins idéologique.
- Le Monde, "Les Frères musulmans classés « organisation terroriste » par l'Arabie saoudite", 7 mars 2014. [URL: https://www.lemonde.fr/moyen-orient/article/2014/03/07/les-freres-musulmans-classes-organisation-terroriste-par-l-arabie-saoudite_4379530_1667081.html]
- Ici Beyrouth, Malo Pinatel, "Arabie saoudite, Égypte, Émirats: la croisade anti-Frères musulmans", 8 novembre 2025. [URL: https://icibeyrouth.com/articles/1328867/arabie-saoudite-egypte-emirats--la-croisade-anti-freres-musulmans]
- France Stratégie, C.L. Tatar, "Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe : entre intégration politique et répression", 2017. [URL: https://www.frstrategie.org/web/documents/programmes/observatoire-du-monde-arabo-musulman-et-du-sahel/publications/16.pdf]
- The Washington Institute, "The Muslim Brotherhood and Saudi Arabia: From Then to Now", 18 mai 2018. [URL: https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/muslim-brotherhood-and-saudi-arabia-then-now]
- Al-Ula Declaration, 5 janvier 2021 (réconciliation avec le Qatar).
- Reuters, "Saudi Arabia arrests 207 people on terrorism-related charges", 20 septembre 2020.